Peut-on coacher la France ?

Quand Patrick Dugois m’a parlé de son projet de livre, j’ai éprouvé autant de curiosité que d’enthousiasme. Je forme des coachs professionnels au coaching individuel, au coaching d’équipes ainsi qu’au coaching d’organisation. Ce dernier s’applique principalement aux entreprises et aux associations rassemblant quelques milliers de personnes, et fait appel à des techniques et des méthodes en phase d’amélioration permanente. Envisager de coacher la France de 65 millions d’individus relève donc d’un saut quantique qui peut donner le vertige. Par son audace contrôlée et sa forme très pédagogique, ce livre crédibilise bien ce projet et le rend très accessible. Et si coacher la France était vraiment possible ?

Selon la méthodologie du coaching, la France – considérée comme un être collectif – peut être coachée si elle rencontre un ensemble de problématiques à résoudre ayant un fort impact et s’il existe une demande vis-à-vis d’un coach qui accepte la mission. La réussite du coaching de la France dépend donc de l’existence d’enjeux suffisants et de désirs réciproques de cheminer ensemble avec un coach ou plutôt une équipe de coachs.

Les enjeux sont en effet considérables. Les évaluer et commencer à réaliser les changements nécessaires impliquent une appropriation collective de la démarche de coaching et des questions pertinentes à se poser, passant par une prise de conscience de nos différents systèmes de pensée qui nous empêchent de décider librement de notre avenir, dont le système économique, médiatique et politique néolibéral dans lequel baigne la France en ce début de 21ème siècle. Elevé au niveau d’un dogme non contestable, celui-ci organise la marchandisation du monde qui risque d’aboutir à la destruction de la planète et de l’homme en nous laissant croire que c’est le meilleur et le seul système possible. Cette tendance à voir le monde de façon utilitariste, à l’évaluer en termes de rentabilité et à considérer ses congénères selon son intérêt personnel découle d’un mode de développement cognitif propre aux primates où règne la loi du plus fort. Quand le principal but de l’entreprise est de créer de la valeur pour l’actionnaire, quand les fonds de pensions exigent une rémunération du capital déconnectée de la réalité économique, la principale variable d’ajustement devient la place de l’homme dans l’organisation, engendrant souffrance au travail et stress, insécurité sociale et précarité de l’emploi. Cette perte du lien social provoque ainsi de l’angoisse face à l’avenir et laisse l’individu livré à lui-même. L’Etre humain se retrouve alors instrumentalisé, ce qui accentue fortement les inégalités entre les plus favorisés et les plus démunis et contribue à l’augmentation exponentielle des maladies professionnelles. Pendant ce temps, les médias, souvent détenus par les marchands d’armes, offrent toujours davantage de temps de cerveau humain disponible, notamment aux vendeurs de produits favorisant l’obésité.

Nous sommes donc collectivement devant un choix de société. Soit nous acceptons le cynisme du darwinisme social et nous devons d’urgence ériger des murs d’enceinte pour nous protéger des exclus du système, comme cela est déjà en cours en France avec la construction de résidences sécurisées ou « ghettoïsées », selon le point de vue. Soit nous réussissons à mettre le plus faible au centre de nos préoccupations – en s’inspirant par exemple de la règle de Saint Benoît – en donnant priorité à la solidarité et non à l’individualisme, en prenant conscience que la solidarité est un investissement et non une charge. Pour construire notre avenir, il devient alors urgent d’inventer une approche efficace pour réconcilier l’humain et l’économie, de considérer l’Etre humain non seulement comme la ressource mais également comme la finalité. Ce choix renforce également la pérennité du système France car nous constatons une corrélation positive entre la performance économique et la puissance du lien social.

Contrairement à une possible lecture partisane de ce qui précède, il ne s’agit pas cette fois de rechercher des boucs émissaires (dirigeants, banquiers, politiques, élites ou autres 35 heures) ni d’attendre la venue d’hommes ou de femmes providentiels. Nous ne représentons que 1% de la population mondiale mais notre influence pourrait être supérieure si nous arrêtions de gâcher nos chances pour nous concentrer sur notre principale valeur ajoutée : notre capacité à penser le changement, à trouver du sens au vivre ensemble et à redonner de l’espoir. Notre code génétique – Liberté , Egalité, Fraternité – et notre tradition universaliste, qui préserve l’égalité des droits dans le respect de la diversité culturelle, nous l’autorisent. Dans le cadre d’un contrat de changement pérenne, nous pourrons alors :

  • insuffler davantage de conscience de ce qui se passe, par exemple en pratiquant la réconciliation entre les différentes parties de la France,
  • renforcer la responsabilité individuelle et collective des conséquences de nos décisions,
  • être davantage à l’aise avec la complexité et la rapidité de l’évolution,
  • intégrer l’ensemble des données disparates en un tout cohérent et vivant – la culture France –, libérer les énergies et non plus flatter les peurs,
  • préciser ce que nous souhaitons collectivement – et ce que nous ne souhaitons pas – afin d’imaginer notre avenir désirable,
  • inventer les outils pour lire notre réalité – La France en relation avec le monde –, car les outils d’il y a dix ans ne sont plus adaptés, nous décrivant un monde qui n’existe plus,
  • et enfin, mieux contribuer au bonheur de l’humanité en utilisant des indicateurs qui dépassent la seule dimension économique.

  En synthèse, voilà les enjeux du coaching de la France. D’autre part, quelle est la demande, qui la formule et qui est volontaire et compétent pour lui proposer un coaching ? La France veut-elle être coachée ? En nous posant la question « Peut-on coacher la France ? », Patrick Dugois nous guide dans son univers onirique au travers d’un questionnement pertinent et fécond. Quelques exemples :

  • Qui est la France ? Quel que soit le système politique – démocratie ou dictature – le peuple délègue son pouvoir. Celui-ci est donc libre de le reprendre à tout instant s’il estime que les dirigeants du moment ne remplissent pas leur mandat et s’il y a rupture de confiance et d’alliance. Derrière le masque de l’autoritarisme pointe souvent le vide de la pensée.
     
  • Comment visualisons-nous notre place dans le monde ? Entre déclin  et arrogance ? Comment percevons-nous le monde à l’extérieur ? Et d’abord l’Europe, puis le Maghreb ?
     
  • A quoi sert le chômage ? C’est un indicateur du système économique qui régule l’offre et la demande de travail, un moyen de pression très efficace pour diminuer le coût du travail et maintenir le système social en l’état, ainsi qu’une source d’emploi pour les salariés de Pôle Emploi. Quelle est donc la probabilité que le chômage baisse ?
     
  • Quelle est la pertinence économique des délocalisations si l’on prend en compte les conséquences familiales, territoriales et environnementales, et non le seul intérêt à court terme des actionnaires ? Puisqu’il n’y a pas de « fatalité aux délocalisations », quand la France va-t-elle se doter de moyens de régulation et d’une véritable politique industrielle ?

Je termine par un vœu : et si, à l’occasion de l’élection présidentielle de 2012, la nouvelle équipe gouvernementale adoptait une posture de coaching ? A quand un Président Coach plutôt à l’écoute du Nous collectif que préoccupé des intérêts de son clan ou de sa place dans l’Histoire ?

La prochaine étape de Patrick Dugois ? Sans doute un livre intitulé « Peut-on coacher l’Europe ? » qui mettra en scène une demoiselle Europe faisant appel à ses talents d’intégrateur multiculturel !