Mettre l'humain au coeur... Quel autre choix ?

Michel Giffard, 9 octobre 2021

1er Colloque AICC HEC Paris

 

L’humain e(S)t le sens au cœur de l’entreprise et de la société de demain.

 

Mettre l’humain au cœur... Quel autre choix ?

 

 

L’humain est le sens au cœur de l’entreprise et de la société de demain. Quel beau thème de travail pour une jeune Association de coachs !

Cette phrase est en effet très belle… et une belle utopie. Utopie confirmée par la fin de phrase « de demain » qui indique que ce n’est pas encore d’actualité.

 

Au fond de nous-mêmes, nous ne pouvons qu’être d’accord avec cette affirmation : l’être humain doit être au cœur du travail, donc de l’entreprise et de la vie en société. Mais l’entreprise humaine reste encore trop souvent un oxymore !

 

J’y vois une forte analogie avec notre relation à la nature et à l’environnement. La prise de conscience de l’impact négatif de l’activité de l’homme sur la Terre date des années 70 du siècle dernier. Et pourtant, ce n’est qu’un demi-siècle plus tard que des actions d’envergure commencent à être engagées, et que le climato-scepticisme commence à baisser. En sera-t-il de même pour la place de l’humain dans l’entreprise et la société ?

 

Il s’avère heureusement que le respect de l’être humain et le respect de la Terre, envisagée aussi comme notre seul vaisseau spatial, sont du même ordre de priorité et se renforcent l’un l’autre.  Les urgences climatique et humaine sont analogues car la situation se dégrade dans les deux cas. Cette analogie n’est pas récente. Antoine Riboud, PDG de Danone en 1972, affirmait déjà : « Conduisons nos entreprises autant avec le cœur qu’avec la tête. N’oublions pas que si les ressources de la Terre ont des limites, celles de l’Homme sont infinies s’il est reconnu et se sent motivé ».

 

Alors, avons-nous vraiment d’autres choix que de mettre l’humain au cœur du système ? Et de quel humain s’agit-il ? Le prédateur, le cynique ou le pervers, centré sur son seul intérêt à court terme ? Ou bien la personne généreuse, ouverte sur les autres et consciente de l’intérêt collectif ? Ces deux catégories existent dans l’entreprise et dans la société.

 

Je vais développer mes réflexions sur trois dimensions, du général au particulier : le système économique et le management avant de conclure par le rôle des coachs et de l’Ecole de coaching HEC Paris. 

 

1.     Le système économique

Si nous voulons vraiment mettre l’humain au cœur il devient urgent de revoir le fonctionnement du néo-libéralisme financier, et de revenir à un capitalisme plus inclusif et acceptable pour l’humain et la planète. Même s’il n’est pas une œuvre caritative, le capitalisme ne doit pas nuire à l’être humain, à la cohésion sociale et à l’environnement. Quand l’objectif est de faire un maximum d’argent, la principale variable d’ajustement reste l’être humain. 

 

Considérer la rémunération du capital comme un gain (dividende) et celle du travail comme un coût n’est pas pertinent et entraîne des conséquences dramatiques pour l’humain. Comment accepter que certains salaires ne permettent plus de se loger et de vivre décemment alors que la rémunération de certains dirigeants est devenue très excessive, sans rapport avec les autres salaires et avec leur valeur ajoutée personnelle pour l’entreprise ?

 

Le partage de la valeur créée par l’entreprise continue à se faire au détriment des salaires : en trente ans dans l’OCDE, les salaires réels ont progressé de 22 % alors que la productivité a crû de 48 %. La rentabilité du capital n’a plus de fondement économique. Des études montrent que la rentabilité physique des investissements est d’environ 6 %. Aujourd’hui en 2021, le capital est rémunéré en moyenne à 14 % avec des taux d’intérêts quasi nuls. Alors, comment passe-t-on de 6 à 14 % ? Par des délocalisations créant du chômage, une forte pression sur les salaires, la dégradation des conditions de travail et la pollution de l’environnement.

 

Comment l’entreprise peut-elle traiter un monde qui est devenu VUCA, sans faire appel à toutes les intelligences ? Selon quelle légitimité les actionnaires sont-ils souvent les seuls décideurs associant peu ou pas les autres parties prenantes : les salariés qui, par leur travail, font fonctionner l’entreprise, les fournisseurs essentiels dans la valeur ajoutée, les collectivités locales et nationales qui apportent des infrastructures de qualité, et les clients ?

 

Heureusement, de nombreuses initiatives individuelles ou politiques voient le jour, menées par des dirigeants et des chercheurs, afin de donner davantage de place à l’humain : les entreprises libérées et opales, les lois sur la parité homme-femme, la responsabilité sociétale des entreprises (RSE), les sociétés à mission, les trophées du mieux vivre, les classements des entreprises les plus attractives, le revenu universel, … 

Comment donner envie aux générations actuelles – millenials, générations Y et Z – d’investir leur énergie et leur intelligence dans une entreprise qui continuerait à privilégier le capital et les critères financiers au détriment de l’humain ? Et la crise sanitaire n’a fait qu’accélérer l’appétence pour de nouveaux modes relationnels. Le bien-être en entreprise devient à la mode. Encore faudra-t-il éviter l’human-washing, comme certaines entreprises se rachètent une image écologique à bon compte en pratiquant le green-washing.

 

Selon Emmanuel Faber, ancien PDG de Danone, l’utilité sociale d’une entreprise est essentielle. Les intérêts des grands groupes devraient s’aligner sur ceux des citoyens et de l’environnement. C’est la condition de leur pérennité.

HEC a créé une chaire d’enseignement et de recherche, « Purposeful Leadership, Recherche de sens en entreprise », sous la direction de Rodolphe Durand, afin d’éveiller les élèves futurs dirigeants, à devenir des leaders de sens participant au bien commun.

 

 

2.    Le management

Au-delà des mots d’ordre habituels – performance, compétition, rentabilité, injonction à se battre, à s’imposer, à être un gagnant – la responsabilité des dirigeants et des managers est aujourd’hui d’écrire une nouvelle histoire du capitalisme comme le proposent des chercheurs américains sous la direction de R. Edward Freeman (Directeur académique de The Institute for Business in Society). Ces chercheurs proposent d’accompagner l’évolution du capitalisme vers l’application concrète des cinq principes suivants :

·      La recherche de sens, les valeurs et l’éthique sont aussi importantes que l’argent et le profit.

·      Le business crée de la valeur pour toutes les parties prenantes – salariés, clients, fournisseurs, collectivités – qui sont associées à la réussite des entreprises.

·      Le business est connecté à la société ainsi qu’à la vie sur Terre.

·      Le capitalisme fonctionne grâce aux personnes qui coopèrent et se nourrissent de biens matériels ET spirituels.

·      Le business et l’éthique marchent ensemble, sinon c’est une forfaiture.

 

Sans attendre l’évolution du système économique, le management peut contribuer à mieux valoriser la dimension humaine en développant un style de management avec une posture coaching. Ce qui implique que le dirigeant ou le manager soit habité par une croyance profonde : « Je suis convaincu que mon collaborateur a en lui tout ou partie des réponses aux questions qu’il se pose et les ressources dont il a besoin pour agir et créer les meilleures conditions de développement de l’organisation ».

 

Cette croyance entraîne un changement d’attitude du manager qui transforme la relation hiérarchique et développe de manière pérenne la puissance et la performance des collaborateurs. Expérimenter soi-même la spécificité du coaching permet d'apprécier les effets de la posture coach. Celle-ci renforce les qualités d’écoute, d’empathie, de présence, de reformulation, de feed-back, de communication non-violente et de questionnement ouvert du manager. Cette attitude développe ainsi la confiance, la créativité, le bien-être et l’autonomie du collaborateur, donc aussi la performance individuelle et collective.

 

Comme un contrepoids aux algorithmes et à la digitalisation, le besoin de relations humaines de qualité va se développer fortement, ainsi que tout ce qui fait la valeur d’un être humain, comme l’imagination, l’intuition, l’émotion, la relation à l’inconscient, à l’environnement et les valeurs éthiques. 

 

 Le modèle de performance et de management actuel, obsolète, épuise autant les hommes que la planète. Pour se réinventer, les organisations et le monde ont besoin de leaders éclairés et engagés, connectés à leur vie intérieure, porteurs d’un souffle nouveau et congruents, afin de donner davantage de force à leur message et à leurs actions : « Walk your talk. Soyez alignés. Chef, ce que vous faites parle si fort que je n’entends plus ce que vous dites ! »

 

Le leader se centre alors sur la qualité de la relation, et non plus d’abord sur les tâches à réaliser, les objectifs à atteindre ou les résultats à produire. En coaching comme dans la vie, l’objectif est le chemin, fondé sur des relations de confiance. 

Selon Edgar Morin, expert en humanité et en pensée complexe : « C’est une des tâches essentielles d’une politique humaniste : créer les conditions qui donnent la possibilité non seulement de survivre mais de vivre. L’humanité peut devenir le copilote de la nature, à condition que l’homme augmenté par la technologie, risquant de devenir surhumain, soit remplacé par l’homme amélioré par la lucidité, la bienveillance et la générosité. »

 

3.    Le rôle des coachs

Après 30 années d’intervention en entreprise, l’impact positif du coaching sur le management est réel, dans le sens d’une meilleure prise en compte de la dimension humaine, celle du manager et celle de ses équipes. La relation coach-coaché ressemble à celle du soleil et de la lune. Le coach-lune tel un miroir, reflète avec humilité la lumière du coaché-soleil, avec la même intensité de présence. 

 

La transformation personnelle est une finalité importante du coaching qui conduit souvent à une transformationplus vaste. Le coaching renforce ainsi la prise de conscience, la responsabilité et le libre arbitre des acteurs de l’entreprise. Mais ce n’est plus suffisant aujourd’hui. L’enjeu est de situer l’action humaine dans une perspective globale de connexion avec la vie sur Terre. Pas seulement avec un prisme écologique, mais pour nous entraîner à mieux communiquer avec notre environnement, animal et végétal. 

 

Le coaching ne se limite pas à la seule dimension interindividuelle car le coach n’est pas neutre. Personne n’est neutre. C’est un être humain engagé dans l’évolution du monde avec ses confrères et ses clients, souvent dirigeants ou leaders d’opinion. Coacher est donc également un acte sociétal et politique, au sens d’organisation de la cité. Le coach partage ses croyances et ses opinions, sans les imposer. Il est bien préférable que le coach les utilise en conscience et en transparence dans la progression de son client, au lieu d’être influencé par elles à son insu ou de manipuler plus ou moins consciemment le coaché.

 

Par ailleurs, le coach ne peut pas ignorer les contraintes importantes du monde du travail et la violence induite par certains choix de management. Il peut également partager une question vitale : « Dans quel monde voulons-nous vivre ensemble ? » Coacher en entreprise sans prendre conscience que nous faisons partie du même système économique et sans s’interroger sur ses limites, peut entrainer la création d’un angle mort dans la relation et une perte d’efficacité du coaching. Nous ne sommes pas les passagers de notre Terre, mais nous en sommes les membres d’équipage, acteurs engagés et responsables de ce qui nous arrive.

 

Pour ma part, j’affiche et j’utilise ma vision du monde dans mes coachings et mes supervisions. J’attire alors les clients qui acceptent ma démarche et qui vont ainsi réussir à en faire leur miel. Ma congruence incite également mes clients à prendre le pouvoir sur leur vie, et décider de ce qui est le meilleur pour eux, avec ou sans l’accompagnement d’un coach.


4.    L’Ecole de coaching HEC Paris

Il y a 19 ans, j’ai eu l’opportunité de créer une première session de formation de coachs qui est devenue au fil de l’eau l’Ecole de coaching HEC Paris, proposant des formations certifiantes au coaching individuel, d’équipe et d’organisation, jusqu’à la supervision de coachs. 

 

Cette école est fondée sur trois spécificités qui se sont affirmées dans la durée :

·      Nous pratiquons un coaching humaniste s’intéressant à l’être humain dans toutes ses dimensions : matérielle, psychologique et spirituelle. L’objectif du coaching est le chemin emprunté par le coaché, qu’il découvre en avançant. La prise de conscience et l’amélioration des relations et des performances ne sont que des résultats de la démarche engagée par le coaché.

·      Le coach est son principal outil. Cette affirmation signifie que le coach doit être formé au coaching, être en supervision et en thérapie, maîtriser différents outils et les oublier,…Contrairement à d’autres métiers (formateur, consultant), le coach se présente symboliquement à mains nues devant son coaché, sans intention particulière d’utiliser telle approche ou tel outil avant de le rencontrer. 

·      Notre appareil psychique se compose de phénomènes conscients et de phénomènes inconscients, ces derniers ayant une forte influence sur tout l'organisme. Dans les faits, si les inconscients individuels et collectifs ne sont pas « travaillés » en coaching, un changement durable est rarement atteint. Personne ne veut changer spontanément car la situation problématique fait partie de son identité, de son homéostasie. 

 

Notre coaching redonne ainsi priorité à l’être humain, à ses perceptions, à ses émotions, à sa vie intérieure, à son bien-être et à la qualité de ses relations interpersonnelles. Coacher une personne, c’est d’abord s’intéresser à elle avant de chercher à améliorer ce qu’elle fait. 

Notre conviction est que chacun porte en lui ses propres réponses, les plus efficientes pour résoudre sa problématique. Le coach accompagne professionnellement son client vers davantage d’ouverture, de lucidité etd’autonomie, afin de renforcer sa liberté de penser, de ressentir et d’agirLe sujet qui agit prend alors autant d’importance que l’objet de son action.

 

En conclusion

L’alliance de l’économique et de l’humain est donc incontournable pour mettre l’humain au cœur de la vie. Et le coaching y a toute sa place, en appliquant la devise des stoïciens, comme Marc Aurèle et Sénèque : accepter ce qui ne dépend pas de nous, agir sur ce qui en dépend, et être suffisamment lucide pour les discerner. 

 

Et maintenant, c’est à vous d’agir. Vous êtes 2 000 coachs certifiés HEC, rassemblés potentiellement au sein de l’AICC HEC Paris. Vous êtes davantage que des colibris cherchant à éteindre goutte à goutte le feu de la forêt, car parfois la forêt brûle complètement et les colibris avec.

Vous pouvez aussi agir avec vos collègues et surtout avec vos clients dirigeants et DRH. Ou comme à l’image des 1 000 solutions de Bertrand Piccard, vous allez vous engager dans des actions d’influence afin de convaincre toujours plus de personnes de mettre davantage d’humain au cœur de l’entreprise et de la société. 

Longue et belle Vie à vous toutes et tous !